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Fin janvier, les vignerons de Chablis, Dijon et Châtillon ont bien cru qu’ils allaient perdre leur droit à l’AOC Bourgogne, au profit de communes du Beaujolais. À l’origine de cette frayeur, un projet de l’Inao finalement abandonné.

“Vive la Bourgogne, vive le Beaujolais, non à la Bourgogne dans le Beaujolais”. Ce jeudi 6 février, les 400 vignerons qui manifestent à Montreuil ont un message clair. Pour eux, le vin estampillé “Bourgogne” doit être produit dans la Bourgogne historique, celle qui va de Chablis à Mâcon. Logique? Peut-être, mais une proposition d’experts de l’Inao, l’Institut responsable des Appellations d’Origine Contrôlée (AOC) françaises, laisse alors entendre le contraire.

“Si le Beaujolais devient un Bourgogne, alors pourquoi le Crémant de Bourgogne ne serait pas du Champagne?”

Pour comprendre, retour quelques semaines en arrière. Fin janvier, une proposition d’experts de l’Inao arrive aux oreilles du grand public. Le rapport propose de retirer les communes du Chablisien, du Châtillonnais et du Dijonnais de l’aire de l’AOC Bourgogne, tout en conservant des villages du… Beaujolais.

Les vignerons bourguignons, quasi-unanimes, s’insurgent contre une proposition selon eux absurde. “Si le Beaujolais devient un Bourgogne, alors pourquoi le Crémant de Bourgogne ne serait pas du Champagne ou le Luberon un Côtes du Rhône ?“, dénonce d’emblée le bureau interprofessionnel des vins de Bourgogne (BIVB). La riposte s’organise. Une pétition rassemble plus de 6000 signatures en quelques jours, et la manifestation évoquée plus haut est annoncée.

 

 

L’Inao tente de désamorcer la crise par voie de presse, précisant que ce rapport n’est qu’un “outil d’aide à la décision à la disposition du comité national”. Soit une simple idée, pas encore votée. Trop tard, les viticulteurs sont en colère. Car si une AOC est une fierté, un symbole, c’est surtout une marque. Celle qui valorise un produit.

Le mot “Bourgogne”, qui fait rêver de New-York à Hong-Kong, garantit un prix minimum. Un “Bourgogne” se vend deux fois le prix d’un “Coteaux Bourguignons”[1], l’appellation inférieure. Pas étonnant que les producteurs du Beaujolais militent pour leur intégration dans la zone. Tandis que ceux de la Bourgogne défendent bec et ongles leur place, tout en voyant d’un mauvaise œil l’arrivée du Beaujolais. Une arrivée pouvant, selon certains, déprécier l’appellation.

 

Une délimitation entamée en 1937 et… jamais achevée

Cette détermination fait finalement plier l’Inao. Mercredi 5 février, la proposition est retirée de l’ordre du jour du comité national, qui se réunit le lendemain. Malgré cela, les viticulteurs militants veulent enfoncer le clou, et des bus partent d’un peu partout en Bourgogne la nuit du 5 au 6 février, vers 2h du matin.

Arrivés à Montreuil, devant le siège de l’institution, ils sont reçus par les responsables. Ceux-ci promettent que Chablis, Dijon et Châtillon ne sortiront pas de l’aire. Une victoire célébrée par un ban bourguignon, comme on en voit peu en région parisienne.

 

 

 

Mais sur la question du Beaujolais, l’Inao reste floue. Ainsi l’affaire aura fait beaucoup de bruit, mobilisant les députés et interpellant les médias nationaux, sans avoir pour autant changé la donne.

Car, depuis 1937, la délimitation des frontières de la Bourgogne viticole restent officiellement inachevées. Dans ses extrémités nord et sud,  l’Yonne et le Beaujolais, la limite de la zone doit encore être précisée. Différentes générations de juristes s’opposent, depuis plus de 80 ans, sur les critères à retenir. L’histoire et la tradition? Les cépages, la géologie? Quoi qu’il en soit, la situation fait figure d’exception dans la France viticole.

Ce dossier juridique complexe sera donc rouvert dans les mois ou les années à venir. De nouveaux conflits, dans les rues ou au tribunal, paraissent difficilement évitables.

 

 

[1] Source : arrêté de la Préfecture de Côte d’Or fixant le prix des vins pour la récolte 2018

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